Pardonne-moi

Illustration par Philip Denis

Par Philip Denis

L’automne. Le temps de l’année où la nature commence à mourir tranquillement. Pourtant ma visite au salon funéraire n’a en aucun cas été prévue par dame nature.

Je remue tranquillement ma cuillère dans le fond de ma tasse de café, déjà froide d’ailleurs. Je n’en ai pas tant envie pour être honnête.

-Voyons Liam, tu ne pourrais pas te ressaisir un peu. Ça ne sert à rien de te morfondre, le mal a déjà été fait.

Pour ma sœur, la mort de notre mère semble n’être qu’un évènement parmi tant d’autres. Ça semble l’être pour tout le monde d’ailleurs, y compris la police. Bande d’incapables.

-Ça ne te fait rien toi que le meurtrier soit toujours en cavale? Tu devrais au moins lui en vouloir pour ton argent non?

Je cale mon café d’un coup. Je rechigne sans trop y laisser paraitre sa température, de toute façon mon amertume cape celle de mon breuvage en tout point.

Églantine me fait sa face de « bon, le voilà qui boude encore », alors que je me lève de mon fauteuil et me dirige vers l’autre extrémité de la pièce. Tant qu’à y être, je manque de heurter son mari.

-Bon, qu’est-ce qu’il y a encore mon beau Liam ? Tu t’es levé du mauvais pied ce matin, c’est ça? Mon Dieu, Églantine, il faudrait que ton frère soit un peu moins émotif s’il espère un jour se marier.

Mouton noir de la famille : titre m’ayant apparemment été donné avant que je n’aie même pu en être conscient. En même temps, Églantine a tout pour elle. Elle est belle, son mari est riche… Tout ce que j’avais moi c’était ma mère et maintenant je ne peux même pas toucher son héritage. C’était la seule qui me comprenait, j’aurais au moins espéré…

J’envoie à Patrice mon plus beau doigt d’honneur auquel il répond par un simple hochement d’épaule. Quel taré !

***

Vers midi, les invités commencent à arriver, comme si ma famille immédiate n’était pas assez. De partout les mêmes hypocrisies se répètent dans une cacophonie sans queue ni tête. Une brave femme. Partie trop vite. Elle va nous manquer.

Et ses idiots viennent même me harceler jusqu’au comptoir à boisson auquel je suis assis avec deux verres vides en face de moi, un plein en main. « Mes condoléances. » « Elle serait fière. » « Nous sommes de tout cœur avec toi.»

C’est facile de venir payer ses respects sans avoir connu la personne. C’est facile de lui souhaiter un aller sans trop d’encombres au paradis tout en lui refusant justice sur terre.

Mon troisième verre vidé, je souris au barman. Je suis sûr que lui il comprendrait. Lui ce n’est pas un imbécile comme les autres non? Et puis, zut, il court déjà après ma sœur, il ne m’a même pas remarqué.

C’est vrai que c’est con quand on y pense. L’arme a été retrouvée sur la scène du crime. Un couteau de cuisine, planté par l’arrière directement dans le dos. Les policiers ont dit n’avoir décelé aucune trace d’empreinte digitale, pour moi tout ce que ça veut dire c’est « on est désolé, mais l’enveloppe que votre sœur nous a donnée nous est beaucoup plus chère que la justice. »

Vient le temps des discours. Ma sœur, vêtue de sa robe d’un blanc éclatant (pour des funérailles, voyons !) monte sur le podium toute souriante, digne d’une annonce de Crest 3D white même; lequel aurait certainement pu profiter d’un parrainage vu la foule immense venue s’empiffrer de hors-d’œuvre et de fraises couvertes de chocolat. Églantine fait tout en grand, même des funérailles, apparemment.

-C’est un grand plaisir pour moi de vous accueillir ici, au sein du Complexe Funéraire Chabot. D’ailleurs, je tiens à remercier Chabot de nous laisser la salle.

La foule applaudie devant Chabot qui la salue.

-Quel honneur de vous voir tous rassemblés ici, chers amis, pour célébrer la mort de ma mère; la duchesse Hortense.

La foule est en délire. Quelle joie! La duchesse est morte ! Vive la duchesse !

Et Églantine continue son discours de plus belle. Elle en vient à remercier tout le monde, tout le monde sauf sa propre mère, il semble, et puis…

-…et mon frère Liam bien sûr, qui m’a si chaleureusement aidée à préparer cette cérémonie. Il va d’ailleurs donner son discours à l’instant. T’as préparé un discours hein p’tit frère  ? Haha !

Évidemment, je n’ai jamais été prévenu de préparer un discours, mais ce n’est pas ce qui va m’empêcher d’en donner un. Je me dirige vers le podium tentant de ne pas laisser paraitre ma gêne et mon humiliation.

-Et, mesdames, n’oublions pas que notre cher Liam est toujours à la recherche de sa promise. Charmant n’est -il pas?

Cette fois la foule éclate, presque littéralement, de rire. Je deviens rouge, qui ne le serait pas ? Les rires redoublent de plus belle. Je sens la colère monter en moi.

-Oui, bon, on est surtout ici pour parler du meurtre de ma mère.

Les rires s’estompent aussitôt. La foule est bouche bée. Même ceux qui étaient au courant prétendent être choqués. La simple idée qu’une horreur telle qu’un meurtre puisse se produire dans la si pure et innocente famille Hortense a le même effet qu’aurait eu l’annonce de l’arrivée de Satan sur terre.

Je vois Églantine se mordre les lèvres. Ça t’apprendra, toi et tes foutus pots de vin, je pense sans le dire à haute voix.

-Vous êtes beaux à voir, tous rassemblés dans la joie, à fêter un assassinat.  

Je sais que je vais avoir droit à des représailles, je le sens. Mais qu’est-ce que ma sœur pourrait me faire qui ne vaudrait pas le souvenir de ces funérailles ratées. Quant au meurtrier, à cet instant, je me suis juré qu’il allait payer.

***

Deux mois après les funérailles. C’est quasiment l’hiver, on peut le voir parce que les arbres n’ont presque plus de feuilles, comme quoi la nature aussi est un peu mauviette. Un chêne si majestueux qui a peur du froid…

Je sais que c’est un peu inhabituel pour un « fils de riche » comme moi d’habiter en banlieue, mais ça me convient parfaitement; en même temps ça permet de voir du monde, pratique quand ta famille te déteste.

Comme tous les jours, je sors aller chercher mon journal. Il est vrai que je ne suis en aucun cas intéressé par l’actualité et que je ne suis abonné à aucun journal, mais je me donne cette raison pour m’inciter à sortir. Ma voisine Alphonsine, une gentille dame de 76 ans qui a l’habitude de m’empiffrer de toutes sortes de pâtisseries absurdes, est assise sur la chaise de son patio comme à l’habitude.

-Et bien mon Lili, tu sors encore chercher ton journal? Ça ne fait même pas 15 minutes mon grand, où bien peut-être que tu viens me voir ? J’en suis bien heureuse !

C’est la quatrième fois cette semaine que ça m’arrive. Un des désavantages d’avoir un journal imaginaire, c’est qu’on oublie parfois qu’on est déjà allé le chercher.

-Au fait mon Lili. J’ai quelque chose pour toi, viens.

Un vrai gentleman, comme ma mère disait, aurait refusé l’offre étant donné la copieuse tarte aux framboises bleues qui m’a été offerte hier matin, que j’ai d’ailleurs dévorer pour souper comme tout adulte responsable l’aurait fait, mais au dire de ma sœur je suis tout sauf un vrai gentleman donc j’imagine que je peux quand même en profiter.

Alphonsine rentre dans sa maison et revient presque aussitôt avec une sorte de cruche affreuse décorée de toutes sortes de décorations quétaines. C’est loin de ce à quoi je m’attendais.

-Euh, désolé Alphonsine, j’apprécie le geste, mais, me semble que ça irait mieux chez toi non?

-Tu sais que tu peux juste m’appeler Mémé, hein mon Lili ? Regarde de plus près…

Elle me tend le vase et je le prends, par politesse plus que d’autre chose. Elle me fait signe de le retourner.

-Tu vois? Quand j’ai vu ça, j’ai tout de suite pensé à toi. C’est fou ce que le monde est petit hein? Trouver ça dans une vente de garage pour 2,99$ c’est toute une aubaine.

C’est vrai que je trouve le monde pas mal petit quand ma voisine qui n’a jamais connu ma mère me tend un vase sous lequel son nom est inscrit suivi de la petite fleur dont elle se servait pour signer son nom.

-T’as trouvé ça où au juste?

-Ben, comme je te l’ai dit, dans une vente de garage. Le monsieur m’a paru fort sympathique d’ailleurs, vous vous seriez bien entendu j’en suis sûre. Ça fait quand même un bout par contre, je dirais un mois?

Je prends bien soin de tirer tout détail sur l’emplacement de ladite vente de garage. Je tiens peut-être enfin une piste pour trouver le meurtrier de ma mère, reste plus qu’à savoir si ce monsieur est aussi sympathique qu’on me l’a décrit.

***

Se déplacer sans auto, c’est quelque chose si vous me demandez mon avis. C’est bien la première fois que je regrette ne pas avoir passé le permis. Les directions qu’Alphonsine m’a données me mènent à quelque 15 kilomètres de chez moi. 15 kilomètres à pied, ça ne fait pas qu’user les souliers…

Au moins, je n’ai pas eu de misère à repérer la maison. Il n’y a rien ici, juste des champs vides à perte de vue, sauf pour un espace où le gazon est soigneusement tondu avec au milieu une cabane au style moyennant entre le moderne et le rustique. Pas pire quand même.

C’est quand qu’on arrive enfin à destination qu’on se rend compte qu’on n’a pas vraiment planifié sa visite. Ce n’est pas comme si j’avais eu une formation de détective pour me préparer à ça…

Mes jambes sont lasses et comme il n’y a pas un chat en vue, je me permets de m’asseoir par terre sur une roche. Qui pourrait me blâmer qu’après quelques minutes de réflexion sur la suite de mon plan, je m’assoupis… C’est épuisant quand même autant de marche pour quelqu’un qui ne sort jamais de chez-soi…

La seule chose que je pourrais me reprocher c’est de ne pas avoir vu venir cet homme avec son chien. Normalement, on s’attend à ce que même un sans-génie comme moi puisse voir venir quelqu’un dans un endroit vide.

Je vais le dire, ça fait tout un choc de se faire réveiller par un jappement assez fort pour fracasser mes tympans. Je déteste les chiens.

-Euh, je peux vous aider?

Je déteste les chiens, mais la voix au bout de la laisse réussit presque à m’en convaincre du contraire. J’observe l’inconnu qui se trouve presque penché au-dessus de moi, je n’ai presque pas envie de me lever, et c’est peu dire. Je me lève néanmoins, prenant soin de bien dépoussiérer mon coupe-vent et mes pantalons.

-Qu’est-ce que vous faites à côté de chez moi au juste?

Je prends quelques minutes pour bien formuler ma réponse.

-Ben, je dormais, ça ne se voit pas?

-Ah.

L’inconnu part sans en dire plus, ce qui me va juste qu’à tant que je me souvienne que j’aurais pu l’interroger sur l’homme de la vente de garage. Ah zut…

-Hey, monsieur, attendez !!!

Alors que je m’apprête à aller vers lui, je remarque qu’il allait tourner directement dans l’entrée de la maison. Pour être honnête, j’ai l’impression que mon sang se glace littéralement.

-Euh, vous avez un beau chien… C’est quelle race?

Ce n’est certainement pas la seule fois durant les cinq dernières minutes où j’ai eu l’air stupide, mais c’est la première fois où j’en ai peur pour ma vie.

-Berger allemand.

L’homme se retourne et son visage reste gravé dans ma mémoire.

***

‘Faut être con pour se remettre volontairement en danger’

Je ne sais pas si une quelconque personne célèbre dont ma sœur dévore les autobiographies a déjà pensé à faire de cette phrase un proverbe ou quelque chose du genre, mais si c’est le cas, je suis définitivement un des principaux concernés.

Dans les semaines qui suivent, je me rends, bien que j’aie commencé de manière hebdomadaire, presque quotidiennement à la maison de l’homme. J’ai appris plusieurs choses intéressantes, notamment en lisant l’inscription presque illisible sur sa boite aux lettres. J’ai pu savoir qu’il s’agissait d’un dénommé Daniel Rivera. Malgré mes fréquentes visites, je ne crois pas avoir été remarqué; je me suis acheté tout un attirail à motif camouflage même si c’est loin d’être le genre de vêtement que je porte à l’habitude.

J’avoue avoir pris goût à mes marches de deux heures et à ce que je sache, c’est encore mieux pour ma santé que de sortir une fois par jour chercher un journal non existant. Pourtant, Églantine n’est vraiment pas de mon avis. Selon elle, et je cite : « Lâche donc l’affaire Liam, tu cherches le trouble, pis je te dis que tu vas finir par le trouver. ». Son mari a même renchéri avec un « Franchement, n’as-tu pas d’autres choses à faire que de semer le trouble partout? Tu ne peux pas juste te mêler de tes affaires? » Des paroles fortes encourageantes, si vous me demandez mon avis. Je continuerai même, si ce n’est juste pour les écœurer.

Bien que je n’aie pu jusqu’à présent trouver de preuves valables de la culpabilité de M. Rivera, je continue de récolter le plus d’informations possible à son sujet. Il n’a aucun ami sur son profil Facebook, mais ses photos mon permis de connaitre par cœur chaque trait de son visage, j’ai fait le tour de son terrain tant de fois que je connais par cœur la disposition de ses plates-bandes et les fleurs qu’il pourrait y mettre bien qu’elles soient toutes mortes en prévision de l’hiver. Je sais précisément l’heure et le jour où il s’adonne à sa seule sortie hebdomadaire qui est d’aller à l’épicerie. Traiter moi d’obsédé, mais je ne veux que justice pour ma mère.

Je m’imagine déjà en cour devant le juge et le jury. « Voilà donc votre honneur, selon sa photo de profil Facebook du 25 septembre, l’accusé était en possession d’un suit quand même assez classy ce qui prouve qu’il a du goût et une capacité de faire arrêter n’importe quel cœur sur le champ ». Bon, il me faudrait probablement de meilleurs arguments, mais un avocat saurait sûrement me mettre sur la bonne voie.

***

Après environ un mois de visites constantes, je commence à me rendre à l’évidence que cela ne me mène nulle part. Néanmoins, je suis de nouveau sur la route de la maison de Daniel. C’est le mois de décembre, mais il n’a pas encore neigé. Les arbres n’ont presque plus de feuilles et c’est humide et boueux partout. J’ai quasiment hâte à l’hiver, en plus c’est déprimant avec le ciel qui est gris.

Jamais je n’avouerais écouter quoique ce soit qui sort de la bouche de ma sœur, mais je dois avouer qu’Églantine m’a fait un peu peur. Elle m’avait nargué en me disant qu’elle n’aurait pas besoin de me donner d’invitation pour le party de Noël vu que je ne serais probablement pas en vie. C’est vrai que je suis sur la trace d’un meurtrier après tout… Je garde donc avec moi un couteau que je suis allé acheter à la même place que mon attirail camouflage. L’employé m’avait reconnu et s’était moqué un peu de moi « T’étais parti à la chasse sans couteau? » Ça m’a fait réaliser que j’étais effectivement sur la piste de quelqu’un et que ça pourrait finir en bain de sang, ou c’est juste moi qui me fais des idées.

Les raisons de ma chasse me deviennent de plus en plus obscures. Au point où j’en suis, je ne crois pas que quelconque indice que je pourrais trouver puisse m’être utile et je sais pertinemment que ma mère aurait voulu que sa mort passe inaperçue. Pourtant, je continue à marcher d’un pas déterminé. Faudrait vraiment que je me trouve un passe-temps plus normal.

J’arrive donc à la maison de l’homme et je fais ma tournée habituelle. Il est à l’intérieur bien au chaud assis sur le canapé devant son foyer. Je l’envie. Son chien est attaché à une chaine à l’extérieur. Il n’aboie jamais lorsqu’il me voit, comme quoi ces bêtes sont inutiles.

Lorsque j’ai fini, je me remets en route. Seulement, après même pas deux kilomètres, une pluie torrentielle s’abat sur moi. J’aurais probablement dû regarder Météo Média avec de partir hein… Je me dis que ça va finir par passer, surtout à ce débit. Contre toutes mes attentes, la pluie persiste. Je ravale donc mon honneur et j’appelle Églantine :

-Euh, allo, est-ce que tu peux venir me chercher ? Je suis un peu pogné dans pluie là…

-Et c’est mon problème comment? Je te l’avais dit que tu mettais dans le trouble.

Elle a pris un mauvais moment pour m’insulter. Je ne sais pas si c’est la fatigue ou le stress, mais je snap.

-Je te rappelle que je n’aurais pas besoin de faire tout ça si t’avais laissé les policiers faire leur job. Je l’sais que tu t’en fous de notre mère, mais, franchement ce qu’il faut être bitch pour trahir un mort. Peut-être que si son meurtrier est en prison tu vas pouvoir avoir l’âme tranquille, à moins que tes magouilles aillent au-delà de l’enfer alors là fait un effort pour qu’au moins Satan veuille de toi.Tu pourrais au moins venir me chercher, j’en demande pas gros.

-Ce que t’appelles trahison n’est que mon effort pour garder la paix et le respect au sein de notre famille. Tu peux bien parler avec tout le chaos que tu sèmes. Partout, on se moque de toi. T’es faible p’tit frère et je suis l’incarnation de la puissance. Et puis, l’enfer, on sait tous deux que c’est directement là où tu t’en vas. Brûle idiot !

Je ne sais pas si c’est Églantine ou moi qui a raccroché en premier, mais je fracasse mon téléphone sur le trottoir. J’ai quasiment le gout d’étriper ma sœur et c’est peu dire.

J’observe mon téléphone qui git sur le sol, l’écran s’allume pour laisser apparaitre un texto que je viens de recevoir de la part de ma sœur. « En passant, c’est moi qui ai reçu l’héritage, j’ai pensé partager, mais je me suis dit que tu n’en valais pas vraiment la peine finalement. » Je reste bouche bée. De toute façon, même si j’avais voulu répondre,  ç’aurait été impossible : une fissure traverse mon écran qui reste figé, peu importe combien je le tapote.

Je glisse mon téléphone dans ma poche et je m’assois sur le bord du trottoir. Comment ma mère ne m’a même pas mis sur son testament?

La pluie continue de tomber, mais je ne la sens presque plus. Je regarde l’eau dégouliner dans le trou d’homme à côté de moi. J’ai l’impression que c’est ma vie qui s’effondre au fond de l’égout. Au fond, j’avais raison de dire que ma famille ne m’a jamais aimé. Ma famille au grand complet.

Je me perds finalement dans mes pensées et lorsque je reviens à moi je suis devant la maison de Daniel sans trop savoir comment j’en suis arrivé là. Son chien m’observe depuis sa chaine et choisit visiblement le mauvais moment pour m’aboyer dessus pour la première fois. Ma tête tourne.

J’observe ses restants au sol. Son sang est sur mes mains. Ma colère et ma confusion m’ont aveuglé et c’est un innocent qui en a payé le prix. Des larmes coulent de mes yeux. C’est bien la première fois que je ressens de l’empathie pour un chien.

Je me décide à sonner à la porte. C’est bien le moins que je puisse faire. Daniel ouvre. Je regrette le revoir dans de telles circonstances.

-Xiarno!

C’est bien le nom qui était inscrit sur la médaille du chien. Je me dois de dire quelque chose. Daniel semble désemparé, je ne veux pas l’affliger de la vérité…

-Je suis désolé… J- J’ai tenté de les en empêcher…

Je laisse insinuer qu’il s’agit d’un coup de voyous. Que je suis un héros d’une certaine manière. Daniel se tourne vers moi, ses yeux semblent fondre et mon cœur fait de même. Je n’aurais pas dû lui mentir, mais je ne vois pas comment j’aurais pu faire autrement.

 Nos yeux se croisent et nous nous fixons pour quelques instants. Mes larmes cessent de couler et j’aime imaginer que les siennes aussi.

-T’es tout mouillé. Viens entre.

Ça fait du bien de rentrer à l’intérieur. Daniel m’aide à retirer mon manteau. Je suis chanceux, le chandail que je portais en dessous est resté sec.

J’avais vu l’intérieur de la maison par la fenêtre auparavant, mais ça fait toute une différence d’y être pour de vrai. J’observe le foyer qui se trouve à ma droite, un feu y crépite d’une manière qui devrait être réconfortante, mais qui ne fait qu’éveiller ma peine. « Brûle idiot. » Les mots de ma sœur me hantent, probablement parce qu’ils ont une part de vérité.

-Ça va?

J’ignore pourquoi, mais la voix de Daniel me rassure, alors que je reste tout à l’envers. C’en est presque ironique.

-Ça pourrait aller mieux, disons.

-Tu peux rester à souper si tu veux.

J’acquiesce sans avoir besoin de me faire prier, je suis plutôt facile à convaincre quand on parle de nourriture.

Je continue l’exploration de la maison pendant que Daniel se rend à la cuisine, j’imagine. Rien ne me saute aux yeux, il n’y a rien de plus normal comme maison. Je me sens un peu coupable d’avoir pu le penser capable de meurtre, ou de quoique ce soit du genre. Je me détends un peu, pourtant mon cœur continue de battre rapidement et j’ai chaud; probablement la faute du stupide foyer.

Daniel finit par m’appeler vers la cuisine pour manger. Ça fait bizarre de souper avec quelqu’un, ça ne m’est jamais arrivé depuis que j’ai quitté la maison de mes parents.

Il est encore entrain de couper ce qui me semble être un gigot. Je prends place à table. Je ne sais pas trop où regarder, j’imagine que je suis un peu gêné. Mes yeux finissent par se poser sur une série de photographies accrochées sur le mur, et tant qu’à rester à ne rien faire, je me lève pour les observer de plus près.

Devant moi sont les portraits de plusieurs femmes, que j’assume être assez aisées étant donné l’élégance de leurs habits. Je les examine une à une par curiosité. Je m’arrête sur la dernière. Elle me semble vaguement familière au début et puis je reconnais finalement ma mère. Le temps semble s’arrêter, tout comme mon cœur qui feint arrêter de battre.

Je suis ramené à moi par le bruit fort et sec d’un couteau sur une planche à découper. Je fais le saut et c’est assez pour que Daniel vienne à moi. Doucement, il caresse mon bras. Je me sens faible, j’ai quasiment le gout de vomir.

Le souper se passe bien même si je ne peux m’amener à regarder Daniel dans les yeux et j’imagine que je dois être un peu blême.

-Ouais, visiblement ça pourrait aller mieux. T’avais jamais vu de chien mort avant?

-Ben, non pas vraiment…

J’ai de la difficulté à parler, c’est comme si les mots restaient pris dans ma gorge. Je finis par regarder Daniel. Malgré tout, je ne vois pas en lui l’âme d’un meurtrier.

-…T’es le gars que j’ai vu sur le bord de la rue l’autre jour, non? Et c’est toi qui venais te promener sur mon terrain quasiment tous les jours?

J’ai l’impression que tout s’arrête et je m’apprête à accepter que jamais je ne sortirai de cette maison.

-C’est pas grave tu sais. T’étais un peu drôle à voir.

Sa réaction m’étonne, mais je suis pourtant rassuré. Le sourire qu’il m’envoie semble effacer en moi toute image de ma mère morte et assassinée. Je lui souris en retour même si je sens le poids ceux qui me jugent probablement depuis le paradis. Dans cet instant, je ne vois que Daniel et tous les anges et esprits peuvent bien allez se faire foutre.

Nous passons la soirée à parler de tout et de rien. Pour la première fois de ma vie, je me sens libre et accepté. Presque aimé même. Je me sens tellement bien que c’en est presque mal. Néanmoins, je finis par mettre mes mains sur ses côtes et je me penche vers lui pour ce que j’espère être un baiser.

Une fraction de seconde passe dans laquelle je suis de nouveau aveuglé. Ma tête tourne; je vois ma mère, ma sœur. Je vois la foule rire de moi, ma sœur m’insulter, Xiarno aboyer. Je vois ma mère omettre mon nom sur le testament. Je la vois déçue de moi. Je la vois pleurer à cause de moi. Et puis, tout s’arrête et j’entends seulement que le feu crépite derrière moi et toutes les personnes que j’ai pu aimer me disent de brûler. Je cherche désespérément à tout faire arrêter. Je me bats intérieurement contre mes démons. Je veux simplement revenir à Daniel, au moment où je suis finalement heureux.

Mon vœu est exaucé, mais les yeux de Daniel deviennent ternes et sans vie. Mes sens reviennent un à un. Je tiens mon couteau à la main, l’odeur fraiche et métallique du sang remplit la pièce. Mon ouïe revient pour me dévoiler un cri d’horreur et d’agonie suivie de ma propre voix.

-Qui vit par l’épée périt par l’épée. C’est ma mère que tu as tuée.

Ces mots qui sortent contre mon gré d’un ton rempli de haine font écho en moi, gorgés de tristesse et de mélancolie. Mon monde s’est écroulé et j’en suis le seul coupable.

Les larmes qui coulent de mes yeux, si nombreuses soient-elles, ne peuvent empêcher les flammes qui m’entourent de se retourner contre moi. Je suffoque comme il me l’était destiné.

Maman, je suis tellement désolé…

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